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Du préraphaélisme aux comics, l’imaginaire s'illustre

Par Anne Besson

Depuis le XIXe siècle, de grands artistes illustrateurs se sont succédé pour nous donner à voir les mondes imaginaires de fantasy. Sur des supports variés et populaires, leur singularité s'exprime dans la mise en images de ces mondes.

La fantasy est un genre visuel par essence. Son nom en appelle à l’imagination, et donc aux images. Une part importante du genre est destinée au jeune public, avide d’illustrations. Et ce n’est pas un hasard si tout au long de son histoire, de grands auteurs ont été également de grands artistes.

Aux origines : Préraphaélisme et Arts & Crafts

La fantasy victorienne surgit au sein d’un mouvement esthétique plus large, marqué par un intérêt pour les mythologies et le folklore, et un retour à une certaine image du Moyen Âge et des débuts de la Renaissance. Les réalisations architecturales et picturales en sont particulièrement remarquables. Le lien est avéré entre la première fantasy et les réflexions artistiques qui se développent au même moment : le "préraphaélisme" est indéniablement l’école qui a façonné l’imagerie d’une certaine fantasy, du côté de la féérie, de la nature, de la légende arthurienne, et qui a exercé l’influence esthétique la plus durable sur le genre.


En France, le peintre Gustave Moreau (1826-1898) partage bien des thématiques privilégiées et des parti-pris esthétiques avec les préraphaélites anglais. Il est considéré comme un des précurseurs du mouvement symboliste qui s’épanouit en France et en Belgique à la fin du XIXe siècle, en réaction au naturalisme triomphant, s’éloignant du réalisme dans la représentation qui était un des objectifs des confréries victoriennes. On estime également que l’Art Nouveau – modernisme, modern style – trouve un de ces antécédents directs dans les Arts & Crafts de William Morris, avec par exemple les gravures d’Aubrey Beardsley (1872-1898).

La Péri, Gustave Moreau, peintre du modèle (1865) Bibliothèque nationale de France
Le Morte Darthur, de Sir Thomas Malory, illustré par Aubrey Beardsley (1894) Bibliothèque nationale de France

L'âge d'or de l'illustration

Toujours au tournant des XIXe et XXe siècle, "l’âge d’or de l’illustration" désigne, à propos des illustrateurs anglais et américains en particulier, une période de prospérité et d’expansion des magazines et éditeurs. Un ensemble de facteurs permettant des impressions de très belle qualité à des coûts raisonnables, combinés à l’élargissement du public touché, ont incité de grands artistes à se tourner vers la carrière d’illustrateurs, alors très porteuse. Arthur Rackham (1867-1939) a ainsi marqué de son empreinte contes, mythes et récits merveilleux pour la jeunesse, comme ses confrères, Edmund Dulac (1882-1953), Kay Nielsen (1886-1957), John Bauer (1882-1918) ou encore Sidney Sime qui illustre les œuvres de Lord Dunsany.

Brother St. Martin and the Three Trolls, John Bauer (1913) Nationalmuseum of Sweden

C’est aussi une très belle époque pour les albums et romans illustrés pour enfants, notamment la fantasy animalière, qui met en scène des sociétés d’animaux anthropomorphisés – comme les œuvres de Beatrix Potter (1866-1943), ou les illustrations d’Ernest Howard Shepard (1879-1976), qui accompagnent aussi bien Le Vent dans les Saules de Kenneth Grahame (1908) que les premiers Winnie L’ourson de A. A. Milne (1926).

The Tale of Peter Rabbit, Beatrix Potter (1920) Bibliothèque nationale de France

Des générations de grands illustrateurs

Sur plus d’un siècle depuis cet âge d’or, des illustrateurs ont marqué l’histoire de la fantasy. Pauline Baynes (1922-2008) est ainsi reconnue pour avoir été l’illustratrice choisie par Tolkien pour Le Fermier Gilles de Ham (1949) et Tom Bombadil, puis par C.S. Lewis pour Les Chroniques de Narnia (1950-56). Ses images leur sont durablement associées.

Le dragon Chrysophylax, par Pauline Baynes (Le Fermier Gilles de Ham, de J.R.R. Tolkien, 1949) The Baynes Collection

Mervyn Peake (1911-1968) donne, après William Morris ou dans une moindre mesure Tolkien, lui-même illustrateur amateur de talent, un autre exemple d’artiste complet : illustrateur professionnel connu pour ses dessins d’Alice au pays des merveilles, il est également à la tête d’une œuvre écrite d’une grande originalité, la trilogie de Gormenghast (1946-1959) dont le décor est celui d’un château gigantesque aux ruines décrites dans un style très visuel, et les personnages d’étonnantes créatures façonnées par un rituel antique et absurde, des êtres d’une profonde humanité et qui pourtant évoquent des croquis au fusain, des grotesques.

 

Frank Frazetta est sans doute l’illustrateur de fantasy le mieux connu, indissociable du "boom" américain du genre à la fin des années 1960 et dans les années 1970, pic de sa carrière : il a travaillé pour différents comics dès le début des années 1950, mais ce sont ses couvertures pour les volumes de Conan, édités à partir de 1966, qui ont rendu célèbre son style dynamique et sombre, vraiment séminal pour la vision de la fantasy héroïque américaine. Il a également, entre autres, illustré à ce moment-là les rééditions de E.R. Burroughs (Tarzan et John Carter).

Conan l'usurpateur, de Robert E. Howard, illustré par Frank Frazetta (1967) © Frazetta Girls LLC 2019 All Rights Reserved
Illustration de couverture pour Le conspirateur de Mars de E.R. Burroughs, par Frank Frazetta (1973) © Frazetta Girls LLC 2018 All Rights Reserved

Brian Froud, souvent associé à son épouse Wendy Froud, sont quant à eux des artistes majeurs de l’époque suivante, influençant davantage notre vision de la féérie, des créatures merveilleuses des petits peuples : trolls, fées et gobelins. Des illustrateurs français, Didier Graffet, Nicolas Fructus ou Aurélien Police, se sont également spécialisés dans la fantasy en signant de nombreuses couvertures et affiches marquantes.

Juste un peu de Cendres, de Thomas Day et Aurélien Police, illustré par Aurélien Police (2017) Éditions Glénat
La bande dessinée de fantasy est un monde à elle seule, avec ses continents, manga japonais, comics américains, et BD franco-belge.

La bande dessinée : un terrain de jeu privilégié

La bande dessinée de fantasy est un monde à elle seule, avec ses continents, manga japonais, comics américains, et albums dont le format est plus typique de la BD franco-belge. On y croise nombre de néo-chevaliers et de néo-vikings dès les premiers grands exemples, au caractère fondateur pour les deux traditions américaines et françaises : Prince Vaillant d’Harold Foster à partir de 1937, bande dessinée arthurienne immédiatement traduite en France dans les illustrés de l’époque, et Thorgal, inventé en 1977 par Grzegorz Rosinski pour Le Journal de Tintin. Dans les deux cas, un cadre peu ou prou "historique" cohabite avec des aventures très souvent merveilleuses, une telle oscillation entre réalisme médiéval et fantasy traversant l’histoire de ce corpus très riche.

On peut constater qu’en France, cette dernière veine est relativement discrète, avec seulement quelques exemples importants, depuis Johan et Pirlouit de Peyo, dès le début des années 1950 dans Spirou, et après Thorgal, La Quête de l’Oiseau du temps de Le Tendre et Loisel à partir de 1983, ou les Chroniques de la Lune Noire de Froideval et Ledroit, à partir de 1989 – les illustrateurs Moebius, Topor ou Druillet sont plutôt à classer du côté de la science-fiction.

 

Aux États-Unis, les décennies 1970 et 1980 laissent sans doute plus de visibilité aux images d’heroic fantasy, mais un seul et même imaginaire domine, dans le sillage de l’énorme succès de Conan : les comics Marvel. Adaptés des œuvres d’Howard dans les années 1970, Conan mais aussi Kull ou Red Sonja, ce sont des best sellers entraînant une vague d’épigones. Elfquest de Wendy et Richard Pini, à partir de 1978, se démarque au sein de cette production, avec son esthétique psychédélique et son scénario élaboré, d’emblée conçu comme un tout. Autre magnifique ovni : le Sandman de Neil Gaiman (à partir de 1989), série de dark fantasy exigeante dont les héros sont une famille d’Immortels (Death, Desire, Despair… et surtout Dream, roi des rêves), correspond à un besoin de renouvellement.

Elfquest, de Wendy et Richard Pini (1978) Éditions Snorgleux comics

L’adaptation continue d’être une constante du comics de fantasy, qu’il s’agisse de mettre en images des sources ludiques ou romanesques, mais à partir du milieu des années 1990, le genre explose, en BD comme en littérature, et se diversifie. En France, l’impulsion décisive a été donnée par le succès des Lanfeust de Troy d’Arleston et Tarquin à partir de 1994, puis des autres séries consacrées au monde de Troy, entre fantasy et science-fiction.

Lanfeust des Étoiles, d’Arleston et Tarquin (2001) Soleil Productions
Lanfeust des Étoiles, d’Arleston et Tarquin (2001) Soleil Productions

L’album de fantasy est aujourd’hui solidement installé comme un élément structurant du marché. Delcourt, qui avait déjà la belle collection "Terre de légendes", et qui publiait Arthur, une épopée celtique de Chauvel et Lereculey (à partir de 1999), a investi le nouveau marché en plein essor de la BD jeune public (avec par exemple le succès des Légendaires de Patrick Sobral à partir de 2004). Puis, en 2011, elle a racheté la maison d’édition toulonnaise Soleil, qui avait publié les Lanfeust et confié à partir de 2002 une collection spécifique, "Soleil Celtic", à Jean-Luc Istin, lui-même auteur populaire.

 

C’est toujours Delcourt qui a accueilli une des aventures les plus étonnantes de la BD française de fantasy, l’hyper-série Donjon (à partir de 1998), scénarisée par Joann Sfar et Lewis Trondheim, deux grandes figures hyper-productives du milieu, et confiée à différents dessinateurs. Des centaines d’albums étaient prévus et il y en a déjà eu 41, dans cinq séries plus un "Bonus", jusqu’à la conclusion provisoire de 2014 (la reprise a été annoncée en 2019). On a là un nouvel exemple, du côté de la bande dessinée, du caractère accueillant, intensément productif, des univers de fantasy, et en l’occurrence de la parodie de jeu de rôles, avec ses niveaux, ses variantes, ses types de personnages toujours récurrents et toujours différents.

Donjon : Sortilège et Avatar, de Joann Sfar et Lewis Trondheim (2002) Éditions Delcourt
Donjon : Sortilège et Avatar, de Joann Sfar et Lewis Trondheim (2002) Éditions Delcourt