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Récits originels et personnages rajeunis

Par Anne Besson

La fantasy aime se pencher sur un passé mythique et raconter comment se sont formés les mondes. Remontant parfois aux sources les plus anciennes, elle opère dans le même temps un rajeunissement des personnages.

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Retour aux origines

La fantasy est profondément préoccupée par la question des origines. Qu'elle soit épique et héroïque, privilégiant des cadres pré-technologiques, voire anti-modernes, qu'elle soit historique, réinventant notre passé – comme la Belle Époque dans Paris des merveilles, de Pierre Pevel (à partir de 2003) –, ou qu'elle soit urbaine, imaginant la survie dans le monde contemporain de créatures venues du conte, des mythes ou du folklore (dans le comics Fables de Bill Willingham,à partir de 2002).


Le genre aime remonter en arrière, à la recherche d’archétypes primordiaux comme ceux de l’antique forêt de Ryhope dans le cycle des Mythagos de Robert Holdstock (à partir de 1987). Elle raconte la dernière lutte contre le mal, le dernier éclat de la merveille, avant l’avènement d’un monde apaisé mais désenchanté : la fin du Troisième Âge avec la Guerre de l’Anneau, chez Tolkien, le dernier tour de la Roue du temps chez Robert Jordan (1990).

 

L’avenir est souvent fermé en fantasy : Tolkien par exemple a vite renoncé à un projet de suite du Seigneur des Anneaux, peu inspiré par l’ère des Hommes. La fantasy favorise le prequel : en racontant après ce qui se passe avant, elle nous permet de retrouver une histoire, déjà connue, sous forme de puzzle se mettant progressivement en place sous nos yeux, ou encore d’approfondir la connaissance d’un monde fictionnel à travers ses mythes et légendes. C’est ce que proposent Le Silmarillion (Tolkien, 1977), Les Contes de Terremer (Le Guin, 2001), ou Feu et Sang (George Martin, depuis 2018), œuvres publiées après l’intrigue principale, qui, elle, raconte la fin de l’histoire.

Le Paris des merveilles, 1. Les Enchantements d'Ambremer
de Pierre Pevel, illustré par Xavier Collette (2015) Éditions Bragelonne, 2015

Avant l’histoire, avant les mythes

Les œuvres de fantasy qui s'inspirent de la matière arthurienne vont ainsi s’attacher à mettre à jour ses sources celtiques et païennes : Marion Zimmer Bradley, dans son cycle d’Avalon, met d’abord en valeur un pouvoir féminin et naturel, en racontant l’histoire du point de vue de Morgane et Viviane, et un temps cyclique (Les Dames du lac et Les Brumes d’Avalon, 1983). Elle remonte ensuite toujours plus en amont, jusqu’à relier la légende médiévale et le mythe atlante (Les Ancêtres d’Avalon, par Diana L. Paxson, 2004).

 

Dans sa trilogie arthurienne, débutée avec Faucon de mai (1980), Gillian Bradshaw rappelle les récits celtiques sur Cuchulain ou Lug, en reprenant les orthographes archaïques des noms des personnages (Gwalchmai/Gauvain, Gwenhwyfar/Guenièvre, etc.). On trouve, encore, derrière la magie réapparaissant dans le XIXe siècle alternatif de Jonathan Strange & Mister Norell, une histoire ancienne, celle du Roi-Corbeau. Elle se lit dans les notes de bas de page du roman de Susanna Clarke, soit sous le texte principal.

Les Dames du lac, (Le cycle d'Avalon, 1),
de Marion Zimmer Bradley (1997) Pygmalion, 1997 "Avec l'aimable autorisation des Editions Pygmalion"
2000
Gnomes de Troy montre la jeunesse du héros Lanfeust

Des personnages mythiques rajeunis

Une autre variante de "l’éternel retour en arrière" consiste pour les œuvres du genre, particulièrement celles qui s’adressent aux jeunes lecteurs, à imaginer l’enfance et l’adolescence de personnages mythiques. La littérature jeunesse aime à reprendre de tels mythes, pour combler les attentes d’un public avide de retour du familier, en assurant son rôle de transmission patrimoniale. Et à son tour, elle produit des mythes, les héros des lectures d’enfance pouvant acquérir avec le temps une stature "mythique". On rencontre ainsi de jeunes déclinaisons de personnages caractéristiques du genre, comme avec Gnomes de Troy, sur l’enfance des héros d’Arleston et Tarquin, Lanfeust, Cixi et C'ian (à partir de 2000), ou dans Les Légendaires (Patrick Sobral, à partir de 2004), un groupe de héros typiques (chevalier, princesse magicienne, etc.) en "version jeune", dans un monde dont tous les habitants sont devenus des enfants, suite à l’explosion de la Pierre de Jovénia.

 

Les romans de Rick Riordan choisissent une autre option pour "rajeunir" les dieux des différentes mythologies (antiques dans Percy Jackson, à partir de 2005, égyptienne dans Les Chroniques de Kane, à partir de 2010, nordique dans les Magnus Chase, à partir de 2015). Ils en font les parents cachés d’une nouvelle génération de héros, jeunes gens d’aujourd’hui – Percy Jackson est un avatar de Persée et fils de Poséidon, Annabeth est la fille d’Athéna, Luke le fils d’Hermès, etc. Enfin le personnage d’Arthur a suscité de multiples versions de son enfance fictionnelle depuis L’Epée dans la pierre du britannique T.H. White (1938), hilarant roman adapté en dessin animé par Disney (Merlin l’Enchanteur, 1963), jusqu’à la tétralogie L’Apprentie de Merlin de Fabien Clavel, à partir de 2010. Son mentor Merlin, personnage sans âge, mais souvent représenté comme un vieil homme, rajeunit lui aussi, dans Merlin de T.A. Barron (depuis 1996) ou la série télévisée du même nom (BBC One, à partir de 2008), dans laquelle le magicien, qui cette fois a le même âge que son maître Arthur, est obligé de dissimuler ses dons magiques décrétés hors-la-loi et passibles de la peine de mort.

Les Légendaires, bande dessinée de Patrick Sobral (2004-2019) Éditions Delcourt