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Des séries qui sortent de la “niche” fantasy

Par Anne Besson

La fantasy a pris son temps pour s’imposer à la télévision. Depuis les années 1990, de nombreuses séries coexistent, représentantes des sous-genres de la Fantasy. Mais le succès de Game of Thrones a largement changé la donne.

Les séries et téléfilms de fantasy ont longtemps été relativement rares, faute de moyens financiers et donc techniques pour traduire visuellement l’imaginaire merveilleux. En outre, les différents exemples qui se multiplient à partir de la fin des années 1990 n’étaient pas forcément identifiés comme formant un tout.

Trois grandes tendances

On peut repérer trois grandes tendances dans les séries de fantasy des années 1990 :

 

- Des séries de fantasy urbaine dans la lignée de Buffy contre les vampires (Joss Whedon, 1997-2003), comme Charmed, où les sœurs Halliwell, séduisantes sorcières d’aujourd’hui, combattent les démons grâce au "pouvoir des trois" – cette série est créée par Constance M. Burge et produite par Aaron Spelling. Après huit saisons au tournant du siècle (WB, 1998-2006), elle fait l’objet d’un reboot (nouvelle version) depuis 2018. On peut en rapprocher les productions rattachées à la fairy tale fantasy, qui revisitent le matériau du conte dans un contexte contemporain et y ajoutent des intrigues sentimentales, comme Once Upon A Time (Edward Kitsis et Adam Horowitz, ABC, 2011-2018) ou encore les deux variantes sur La Belle et la Bête (1987-1990, 2012-2016).

Charmed, de Constance M. Burge (1998 à 2006) Spelling Television

- De très nombreuses productions visent les enfants et les adolescents. On peut citer, parmi les anime japonais, les séries reliées Dragon Ball (manga d'Akira Toriyama à partir de 1984, adapté en série télévisée d’animation à partir de 1986), où Son Goku, jeune surdoué des arts martiaux, est doté d’une queue de singe, puis Dragon Ball Z (1989-1996) et sa suite Dragon Ball Super (depuis 2015), où il a grandi. Alors que la première série est plus humoristique, les suivantes se montrent plus violentes. Elles ont fait polémique lors de leur première diffusion en France à la fin des années 1980, mais ont marqué les esprits d’une génération, et depuis, manga et anime se sont imposés dans le paysage culturel français.


- Quelques séries enfin correspondent plus clairement à des secteurs bien identifiés du genre fantasy, l’heroic fantasy avec par exemple Xena princesse guerrière (Robert Tapert et John Schulian, MCA Television, 1995-2001), la fantasy arthurienne avec Merlin (Julian Jones et alii, BBC One, 2008-2012) ou Kaamelott (Alexandre Astier, M6, 2005-2009), du côté de la veine parodique bien représentée dans la production française.

Une des grandes forces des genres de l’imaginaire a été de porter des revendications idéologiques [s’exprimant] plus difficilement dans un cadre réaliste.

Un genre qui trouve sa place

La télévision a longtemps été un média appréhendé comme populaire ou bas de gamme, robinet à divertissement ne visant qu’à occuper du temps de cerveau disponible et à vendre des publicités. Ainsi, la mauvaise image dont pâtit la fantasy, son caractère apparemment "illégitime", a pu y être accentuée.


Prenons l’exemple de Xena, spin-off de la série Hercule, les voyages légendaires (MCA Télévision, 1995-1999). Xena y est apparue comme personnage secondaire avant d’avoir droit à sa propre série. S’en déclarer amateur c’est assumer une esthétique bien particulière qui recycle les clichés de l’heroic fantasy (le costume de la guerrière), relevant du kitsch ou même du camp (expressions volontairement outrées, spectaculaires, des communautés homosexuelles qui se revendiquent et s’auto-parodient ainsi dans le même temps). C’est aussi assumer des scénarios qui, sur une base de fantasy antique, prennent de très grandes libertés par rapport à la mythologie, à la géographie ou à la chronologie. Le sous-texte lesbien touchant la relation entre Xena et sa compagne d’aventures, la barde Gabrielle, constitue un intérêt de la série – car une des grandes forces des genres de l’imaginaire a été de porter, discrètement d’abord, des revendications idéologiques qui pouvaient plus difficilement s’exprimer dans un cadre réaliste, et de fédérer ainsi des communautés de fans reconnaissant la marginalité qui leur est imposée (ici, par rapport à la norme hétérosexuelle) dans la marginalité culturelle de ces productions.

Xena la guerrière, de Robert Tapert et John Schulian (1995 à 2001) Universal TV

Xena fait partie des séries coproduites par Sam Raimi, grand nom de la culture pop en tant que réalisateur des séries de films Evil Dead ou Spiderman. Il a contribué à ce que s’établisse une image cohérente de la série de fantasy en produisant également Hercule ou encore Legend of the Seeker (2008-2010), adaptation libre des premiers volumes de L’Epée de vérité de Terry Goodkind. La série pour adolescents Merlin s’inscrit dans ces codes, notamment par la présence dans le rôle d’Uther Pendragon d’Anthony Stewart Head, l’acteur qui jouait Giles, bibliothécaire et "Observateur" de Buffy dans la série de Joss Whedon, et aussi Chiron dans le film Percy Jackson : la mer des monstres (2013). Dans cette série qui nous montre la jeunesse du prince Arthur et de son conseiller magicien, châteaux, armures et dragons correspondent à une fantasy anglo-saxonne désormais familière.

Merlin, de Julian Jones, Jake Michie, Johnny Capps et Julian Murphy (2008 à 2012) BBC

Kaamelott, série phénomène en France, fait ausi référence à la légende Arthurienne, mais pour en montrer l’envers. Le surnaturel est discret, avec le flamboiement d’Excalibur, les apparitions de la Dame du Lac, le mystère sur le destin de Perceval. Alexandre Astier, créateur, réalisateur, scénariste, auteur de la musique et acteur principal de la série, a en effet voulu mettre en lumière une certaine trivialité, la vie quotidienne et les petits soucis des héros légendaires, Arthur étant entouré d’une sympathique équipe de bras cassés. Commencée sur un format shortcom¸ ces courtes pastilles comiques qui sont aujourd’hui incontournables sur les chaînes françaises, la série a profondément évolué. Elle change d’abord dans son format,  les épisodes des livres V et VI étant moins nombreux et plus longs (40 à 50 minutes). Et dans le même temps, sa tonalité s’assombrit : de façon conforme aux traditions littéraires médiévales qu’il connaît bien, Astier nous fait découvrir la jeunesse d’Arthur, au service de l’Empire Romain, et nous montre à l’autre extrémité un roi mélancolique et l’inévitable destruction du monde arthurien…

Kaamelott, de Alexandre Astier, Alain Kappauf et Jean-Yves Robin (2005 à 2009) Calt Productions
[Valar morghulis.] -Oui, tous les hommes doivent mourir, mais nous ne sommes pas des hommes.
Daenerys Targaryen

La révolution Game of Thrones

Game of Thrones (ou “GoT”) a fini de transformer l’image longtemps dégradée des séries de fantasy, relançant une nouvelle fois le cycle du succès du genre, en attirant une forte attention médiatique et publique. Série superbe, luxueusement produite par HBO, chaîne du câble américain connue pour son exigence et la grande qualité de ses productions, elle a durant ses 8 saisons (2011-2019), attiré un public toujours plus large de passionnés - bien au-delà du public "de niche" qui regardait jusqu’alors les séries de fantasy.


Cela a pu être expliqué, outre le "grand spectacle" proposé, par la position un peu particulière au sein du genre littéraire de la saga de George Martin qui en français porte le titre Le Trône de fer. L’auteur, qui a injecté dans son œuvre beaucoup des codes de la fiction historique, axe son intrigue d’ensemble sur des questions politiques et choisit dans le traitement et l’évolution des personnages un anti-manichéisme systématique. On retrouve enfin dans Game of Thrones un "effet de monde" absolument central pour le bon fonctionnement du genre fantasy et auquel la durée d’une série télévisée, ses dizaines d’heures, ses prolongements dans la mémoire et l’attente de la suite, contribuent puissamment. Son fameux générique met en exergue cette dimension, en survolant une carte du monde qui évolue avec l’intrigue, tout en évoquant sa profondeur temporelle à travers la sphère armillaire où se dessinent les animaux totémiques des principales maisons, les mythes d’origine à l’arrière-plan de l’histoire.

Le succès phénoménal de "GoT" a logiquement suscité bien des tentatives pour en reproduire la recette, et les adaptations d’œuvres marquantes de la fantasy littéraire se sont multipliées : Les Chroniques de Shannara (d’après Terry Brooks, 2016-2017), The Magicians (d’après Lev Grossman, SyFy, depuis 2015), American Gods (Starz, depuis 2017) et Good Omens (Amazon, depuis 2019) d’après Neil Gaiman et Terry Pratchett, À la croisée des mondes, d’après Philip Pullman (BBC One, 2019…), en attendant les séries adaptées de Tolkien sur Amazon, et les séries dérivées de "GoT" sur HBO !

Good Omens, adaptation du roman de Terry Prachett et Nail Gaiman, scénario de Nail Gaiman, réalisation de Douglas Mackinnon (2019) BBC Studios - Amazon Studios - Narrativia - Salt River Studios - The Blank Corporation
interview

Fantasy et télévision

Justine Breton nous parle des grandes adaptations de fantasy à la télévision.