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La magie au cœur du genre

Par Justine Breton

Considérés comme des phénomènes tout à fait normaux, magie, merveilleux et surnaturel font partie intégrante des mondes de la fantasy, et participent à la définition du genre.

La présence de la magie et du merveilleux participe de la définition même de la fantasy : dans ces univers, ces éléments sont connus, acceptés par tous, couramment pratiqués et même enseignés. Ainsi Harry Potter (J.K. Rowling, Harry Potter, à partir de 1997) va-t-il à Poudlard, "l'école des sorciers", pour apprendre à maîtriser des pouvoirs avec lesquels il est né. Il s'agit là d'un motif extrêmement fréquent, qui permet en réalité d'initier progressivement les lecteurs et les lectrices aux mystères d'un monde alternatif, que le héros lui-même découvre au fur et à mesure de son parcours.

 

Magie et merveilleux font partie intégrante des mondes de la fantasy, au point que, précisément, ils ne sont plus considérés comme "surnaturels" : les Mémoires de Lady Trent (Mary Brennan, à partir de 2013) en sont un bel exemple, puisque cette héroïne, spécialiste d'histoire naturelle, choisit d'étudier des dragons, s'intéressant à leurs modes de reproduction et à leur classification en sous-espèces, comme Darwin le fit avec de banals pinsons.

Le labyrinthe des gardiens, Mémoires, par lady Trent, 4, de Marie Brennan (2018) Editions L'Atalante, 2018
Five o'clock tea, Aventures d'Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, illustré par Arthur Rackham (1908) Bibliothèque nationale de France
Le merveilleux peut prendre des formes extrêmement variées, dont les limites ne sont fixées que par l'imagination des auteurs et des autrices.

Des pouvoirs qu’il faut apprendre à maîtriser

Pour naturel qu'il soit, le merveilleux peut prendre des formes extrêmement variées, dont les limites ne sont fixées que par l'imagination des auteurs et des autrices. Créatures fabuleuses, inspirées des folklores et des mythologies du monde ou inventées de toutes pièces ; puissants objets magiques, des baguettes aux épées, des anneaux aux capes d'invisibilité ; autres mondes, auxquels on accède par une armoire enchantée (C. S. Lewis, Narnia, à partir de 1950), un poignard magique (Philippe Pullman, À la croisée des mondes, à partir de 1995) ou en suivant une fée (Patrick Rothfuss, Chronique du tueur de roi, à partir de 2007) ; pouvoirs divers, créateurs ou destructeurs.

 

En plus des romans ou des bandes dessinés, la magie et le merveilleux ont aussi une place majeure dans les milliers de jeux de rôle, jeux vidéo ou jeux de société de fantasy. Le célèbre jeu de cartes Magic : The Gathering propose ainsi aux joueurs d'incarner des sorciers convoquant des créatures et lançant des sorts en puisant l'énergie de "terrains" naturels. Dans de nombreux jeux vidéo, la puissance magique prend la forme d'une barre d'énergie, souvent appelée la ou le “mana”, qui permet de lancer des sortilèges, mais qu'il faut veiller à recharger à intervalles réguliers. Dans tous les cas, ces pouvoirs ne sont jamais accessibles à tout un chacun : dans les jeux vidéo de type MMORPG (jeux de rôle en réseau), comme World of Warcraft, tout comme dans la plupart des jeux de rôle, il faut jouer un certain "type" de personnage pour manier des forces magiques, généralement au prix d'une plus grande faiblesse physique.

La prêtresse Alun’za, Sanctuaire d’or d’Atal’Dazar, World of Warcraft : Battle for Azeroth (2018) Blizzard Entertainment

Nommer le surnaturel ou laisser planer le doute ?

Pour les auteurs et autrices de fantasy, la magie est à la fois une aubaine et un vrai défi. Certains s'attachent à décrire des systèmes de magie extrêmement précis et codifiés : on peut citer en particulier Brent Weeks, décrivant une magie basée sur les couleurs (Le Porteur de lumière, à partir de 2010), et surtout Brandon Sanderson, réinventant dans chacun de ses cycles une magie différente, reposant sur l'utilisation de métaux (Fils-des-Brumes, à partir de 2010), la manipulation de la gravité (Les Archives de Roshar, à partir de 2010) ou encore le fait de prêter vie à des dessins de craie (Les légions de poussière, 2013). Notons que plusieurs de ces systèmes tournent autour de la maîtrise du "véritable nom" des choses, qui donne un pouvoir sur les choses elles-mêmes (Ursula K. Le Guin, Terremer, à partir de 1968 ; Christopher Paolini, Eragon, 2003 ; Patrick Rothfuss, Chronique du tueur de roi, à partir de 2007).

Pentacle magique, La véritable magie noire ou Le secret des secrets, traduit par le Mage Iroé-Grego (1750) Bibliothèque nationale de France
Calendrier magique, de Austin de Croze, lithographie de Manuel Orazi (1896) Bibliothèque nationale de France

Il s'agit là de reprises, plus ou moins conscientes, de théories médiévales et modernes, qui, notamment à partir d'une interprétation de la Genèse, lient la maîtrise du monde au pouvoir de le nommer. Certains auteurs de fantasy préfèrent laisser planer le mystère : le célèbre magicien Gandalf ne fait pas réellement de "tour de magie", même si on le voit manipuler les feux d'artifice avec une habileté proprement surnaturelle. D'autres, enfin, puisent leur inspiration dans des contes populaires, inscrivant leurs histoires à mi-chemin de la fantasy proprement dite et du fantastique : c'est le cas de Neil Gaiman, dont plusieurs romans (L'océan au bout du chemin, 2013 ; Neverwhere, 1996 ; Stardust, 1999) adoptent la structure narrative de "contes de fées". Le surnaturel y est esquissé plus que véritablement décrit, baignant l'ensemble de l'intrigue et du décor dans une ambiance de clair-obscur.

 

Dans certains univers narratifs, la magie règne en maîtresse, et ses pratiquants dominent les hiérarchies sociales et politiques. Souvent, au contraire, elle est en plein déclin, à mesure que s'affirment d'autres forces, comme la technologie (c'est par exemple le cas dans le Cycle de Corum de Michaël Moorcock, à partir de 1971). Dans d'autres cycles, enfin, elle fait un retour en force, bouleversant en profondeur les équilibres politiques et géopolitiques du monde : le retour des dragons dans Le trône de fer (G. R. R. Martin, à partir de 1996) entraîne ainsi la réapparition de la magie dans l'ensemble du monde connu. Les héros peuvent être soudainement arrachés à notre monde pour être plongés dans un univers où la magie est réelle – ainsi des personnages d'Everworld (K. A. Applegate, à partir de 1999) ou de La tapisserie de Fionavar (G. G. Kay, à partir de 1984) ; dans d'autres romans, c'est la magie qui s'infiltre dans notre monde à nous, jusqu'à le redessiner entièrement, comme dans Les chroniques de Mackayla Lane (Karen Marie Moning, à partir de 2006).

Le magicien Phenring, Dark Messiah of Might & Magic (2006) Ubisoft
Sorcier Météore de Feu, Diablo III (2012) Blizzard Entertainment

Des mages et sorciers plus nuancés avec le temps

La magie peut être positive ou négative, voire les deux à la fois, en fonction du profil de celui qui la manie. Pendant longtemps, la fantasy a opposé le brave héros, un guerrier sans peur mais pas très malin, au fourbe sorcier, une opposition que l'on retrouve dans le nom même de "sword and sorcery" et qui est au cœur de nombreux romans du Cycle de Conan. Ce clivage doit beaucoup aux romans arthuriens opposant les chevaliers bretons à de maléfiques enchanteurs. Retrouvant d'anciennes distinctions, inventées entre le XIIIe et le XVIe siècle, la fantasy s'est longtemps plu également à opposer une "magie noire", maniée par les forces du mal et leurs suppôts, et une "magie blanche" propre au camp du bien.

Faceless vs Michael, Might & Magic : Heroes VI (2011) Ubisoft

Ces constructions symboliques sont largement brouillées aujourd'hui. Non seulement Harry Potter a fait beaucoup pour redorer le terme de "sorcier", mais la plupart des œuvres récentes s'attachent à questionner les implications sociales, politiques, voire économiques ou écologiques de la magie. Les Livres de la Terre fracturée (N.K. Jemisin, à partir de 2015) décrivent par exemple un monde dans lequel certains peuvent manipuler les forces telluriques et les plaques tectoniques : la folie soudaine de l'un de ces magiciens provoque un désastre naturel à l'échelle du continent tout entier, plongeant le monde dans une crise climatique qui risque d'entraîner la fin de la civilisation toute entière. De même, la présence du merveilleux, souvent présentée sur le mode de l'évidence, devient de plus en plus un enjeu narratif à part entière : les dragons que part étudier Lady Trent sont une espèce menacée, convoitée pour leurs os, et la narratrice a fort à faire pour les protéger de l'avidité des hommes (Mary Brennan, Mémoires de Lady Trent, à partir de 2013). C'est un combat similaire que livre Norbert Dragonneau, le héros des films Les animaux fantastiques (David Yates, à partir de 2016), situés dans l'univers d'Harry Potter : les créatures fabuleuses, souvent tirées des principales mythologies du monde, sont exploitées pour leurs pouvoirs ou pourchassées, forçant le héros à les abriter dans sa valise.

Elemental Nexus, Might & Magic : Duel of Champions (2012) Ubisoft

Ces deux intrigues jouent comme des transpositions de nos questionnements actuels sur l'extinction de masse de la faune et le rôle qu'y joue l'homme. La magie peut de même permettre aux auteurs et autrices d'aborder des thèmes complexes : dans l'univers de L'Assassin royal (Robin Hobb, à partir de 1995), les pratiquants de la magie du Vif, qui permet de se lier avec des animaux, sont ainsi marginalisés, voire même pourchassés et assassinés par la foule, ce qui n'est pas sans évoquer des formes de discrimination contemporaine basées sur la race ou la religion. Jagang, l'adversaire des héros de L'Épée de vérité (Terry Goodkind, 1994), se lance quant à lui dans la conquête du monde pour en "épurer" la magie, en massacrant tous ceux qui la pratiquent, un vocabulaire dans lequel on devine, là aussi, des échos très contemporains.